Qui aurait cru que l’un des albums les plus
adulés par les happy fews de l’indie rock des 2ks serait une compile des succès du rock universitaire FM américain repris à la Black Sabbath par des diplômés
du CalTech et d’UCLA en fin de thèse, le tout emballé et justifié en une faute de goût antique qu'est ce road album, hybridation grotesque des concept albums les plus péteux des
70’s et des road movies les plus dignes de la série Z prototarantinesque.
Le hard rock de Songs for the deaf est tellement compliqué et incohérent
entre chacune des chansons comme dans la structure souvent sans queue ni tête de chacune d'entre elles que c’en est une aubaine pour le peuple indé qui, vaguement décontenancé par ce
mille-feuilles conceptuel, se rachète à bon compte une crédibilité musicologique perdue dans ses amours immodérées et honteuses pour des groupes plus triviaux comme Dream Theater, Metallica, Guns
& Roses, Led Zeppelin ou Black Flag, selon les appétences de chacun.
On croit parfois que le tout est supérieur à la somme de chacun des éléments. Encore faut-il que l’assemblage ne soit pas prétexte à une pérégrination bringuebalante entre des univers bigarrés,
parfois très intenses, mais qui, compactés en un très long album, étouffent lorsqu’ils ne donnent pas la nausée.
À se demander comment ont-ils pu en arriver à un tel brouet indigeste.
Josh Homme, encore copilote des Queens of the stone age (il ne licenciera Nick Oliveri qu’en tournée promo de cet album alors que le succès et le magot à partager explosaient, arguant de
l’impossibilité de travailler avec son codétenu par des explications vaguement prophylactiques qu’on entendra avec circonspection dès lors que cela faisait déjà des lustres que le bassiste se
tartinait le blaze à la coco), ce grand gaillard en chef qu'est donc Josh argumenta à longueur de papiers et causettes marketing que ce collage patchwork est bien loin d’être une erreur, au
contraire : l’album est conçu pour retracer la cavalcade au travers les steppes désertiques du sud californien que dut se farcir un soir miteux l’Homme des
sables, traversée automobile depuis L.A. vers son ranch du Mojave, les esgourdes noyées dans l’enchevêtrement des aléatoires radios FM et hispanisantes dont les programmes bas de
gamme le gonflaient au plus haut point par leur foutraquisme, leur irrespect pour chaque chanson charcutée par les infâmes jacteurs radiotoniques éructant à tout bout de champ leurs inepties
bravaches et égotistes, sans compter l’émiettement en centaines de styles musicaux dont le seul point commun reste la médiocrité des extraits diffusés.
Pour sûr, la dérangeante
retranscription de ce cauchemar lynchien est réussie, et l’effet offert à l’auditeur est pour le moins impeccable : Des tranches radiophoniques pompées à Qui vous savez entrelardent les chansons comme autant de sons d’ambiance et d’exposition qu’on jurerait extraites d’un guilleret reportage des
matins dominicaux des grandes ondes de la radiodiffusion française, servis en guise de ponctuations sonores à un dossier sur les milices anti-clandestins patrouillant le long du Rio Grande.
Chaque morceau offre un échantillon différent de cette glauque épopée du Jojo, du hard west coast au metal psyché, du FM au hard core, du fusion au fuzzy, du grunge au stoner pur jus, du teigneux
au geignard, du trippant aux trippes dehors, panel assez peu digeste à la longue en dépit de très bonnes idées parfois. C’est comme ces repas de réveillon où chaque plat semble une super bonne
idée mais dont l’enfilage au long cours des huîtres + foie gras + dinde aux marrons + choucroute melba + le kougloff aux escargots cuit dans la graisse d'urus (avec du miel !) requiert un
tératube de Citrate de bétaïne pour bloquer la déferlante ébranlant déjà l’œsophage et barbotant les dents du fond d'un vomi tiédasse annoncé dès le milieu du gueuleton. Aux seules différences
près que l’orgiaque Songs for the deaf casse davantage le crâne que le
bide.
Et qu’on peut zapper.
Ah ui, c’est utile de zapper cet album, de le remanier en petits ensembles plus harmonieux et supportables, pour en laisser de côté les morceaux de gras indigestes bien que prometteurs (argh, le
retour à la batterie de Dave Grohl huit ans après la fin de Nirvana est plus pesant qu’un concours du plus gros mangeurs de chich kebab). On
sautera aussi pertinemment les longueurs censées reproduire la torpeur du bush californien (God is on the radio…). Et bien entendu, après un rapide remontage via Audacity, on supprimera la demi douzaine de breaks placés à outrance en plein milieu des
chansons, silences abrupts de trop longues secondes qu’on imagine prévus pour relancer une machine souvent mollassone et qui en devient alors carrément ensablée dans les bas-côtés de cette Route
666 dont l’enfer est le ronron de ces systématiques et prévisibles changements d’ambiances aussi routiniers que les cerfs qu’on ne manque pas de renverser sur ces sombres voies rectilignes qui
sillonnent de loin en loin les déserts infertiles comme les Landes du plat pays qui est le mien.
Paradoxalement, tout ce fatras fournit un album à part d’une discographie carrée,
émotionnelle et globalement cohérente. Il est une parenthèse de fierté pour de nombreux auditeurs qui se sentent plus
intelligents à la découverte de cet ambitieux kaléidoscope graisseux.
Les vrais amateurs de QOTSA restent donc cois que tant de mélomanes de la meilleure bourre non seulement
apprécient ce Songs for the deaf bavassant comme atteint du syndrome de la
Tourette, mais pis : ils le révèrent comme un chef d’œuvre du nouveau millénaire.
Dingue.
À désespérer d’éduquer les graisseux.
Mais ça, évidemment, personne n’ose le dire.
Pour savoir le pourquoi de cette chronique moins pophiette que flophiette, moins gratuitement hargneuse que foncièrement sincère (si si), on suivra son inspiration ou cette redirection palimpseste.
et ça papote...