Le coup proposé par Rubin fut de tirer un parti annexe de la pénible ballade One des
subtils U2, succès planétaire et convenu mais dont l'apparente simplicité (relativement à l'habituel rococo du world combo)
recèle un tiroir secret assez facilement accessible : derrière la chanson d'amour point la complainte amère et désabusée sur la nécessité d'un couple (ici un père et son fils séropositif)
d'avoir à s'aimer et à s'unir pour survivre. On n'est pas ensemble pour s'aimer, on s'aime pour rester ensemble. Bigre, peste, holy gosh et toute cette sorte d'abattements devant la dureté de
la vie. L'amour et la culture du manque de l'autre comme viatique à la solitude des hommes, voilà une bien triste vision de la société, réalité pour un groupe qui se rabibocha à l'époque autour
de cette chanson par la force des choses, pour ne pas casser la poule aux œufs d'or.
Aussi est-ce un peu facile de transformer le sens de cette chanson en l'union de l'homme et de son Dieu pour dépasser la maladie, ainsi que le fit Johnny et que son service de presse argumenta à
longueur de communiqués et panégyriques, manière de recycler à son propre compte le sens d'une chanson certes ouverte mais plus cynique et bassement matérialiste qu'optimiste et niaisement
mystique.
Encore insatisfait par le potentiel de ces compiles de reprises, Rubin monta les nouvelles sessions des
American Recordings comme la parfaite machine à Cash, sélectionnant des titres dans l'indie rock, castant des musiciens prestigieux, et ce en dépit d'une orchestration toujours
aussi austère et ne sacrifiant aux vulgaires duos qui s'imposent depuis peu dans le rock (même si Cash pousse la chansonnette avec quelques belles glottes). American IV : The man comes around
casse la baraque parce qu'il se fait toujours accepté par les masses fidèles mais surtout parce qu'il réussit à
conquérir avec ses sobres reprises indés de jeunes publics exigeants, terrassant toutes les presses, de la people à la roots, par-delà les styles musicaux et les chapelles.
Maquillé comme une bagnole volée, gai comme le Petit bonhomme en mousse et censuré de ses couronnes de merde
en couronnes d'épines, le morceau caché le plus célèbre de Nine Inch Nails est devenu par la roucoulade de JR
une racoleuse chanson à pécho les meufs, dont les images de la vidéo
emphatiquement léchées par l'ex-photographe et nouveau cinéaste aux bottes de sept tonnes Mark Romanek (mon Dieu le sursignifiant Photo obsession !) permirent à Johnny de cachetonner
dans toutes catégories imaginables des récompenses distribuées par les professionnels de la profession au travers le monde (oui, vous avec bien lu : au monde !).
Mais alors, si tout cela est beau et bien beau (car cela l'est, l'on lit bien mon propos), quel perfide procès est-il intenté à ces deux belles pièces musicales
punaisées ici sur le tableau de la honte des supposés surestimés albums de la décennie 2000 ? Ne saurait-on laisser sur leur piédestal d'airain ces pépites d'or ici déposées avec amour,
délicatesse et subtilité par le déclinant corps d'un encore rayonnant talent ? Ne pourrait-on faire cesser le sarcasme du jaloux qui s'arrache les ongles sur sa pauvre folk pour produire d'infâmes gargouillis et se venge en jouissant de
tremper la plume de son clavier dans le fiel acide de la bouse de ses perverses pensées et de sa suffisance d'écrivaillon masqué derrière un pseudonyme arrogant ?
Hein ?
Franchement ?
B'en nan.
American Idiot
Et pour s'en démontrer encore une bonne tranche, si tant est que les deux précédents extraits ne suffisaient pour dévoiler l'esbrouffe du procédé
casho-rubinesque, écoutons l'erreur suprême, la reprise de Personal Jesus, via un bricolage vidéo à la con
monté pour faire passer ça sur les réseaux vidéos et s'égailler autant les pupilles que les esgourdes pendant 3 minutes et quèques.
Ayé ?
Bon, on y va. Formellement d'abord, la facilité de l'interprétation et de l'orchestration frise les exécutions semi-roots offertent de par le monde par les déclinaisons criardes d'un célèbre
télécrochet. La posture essentialiste du chanteur de province qui veut faire accroire qu'il a percé le code fondamental de la chanson en la réinterprétant dénuée des scories dont l'artiste original couvrit son
chef d'œuvre pour des raisons incompréhensibles. "Mais bon, chuis là, écoutez-moi ça les cocos, c'est du trop pur grave de chez groove."
Mais le pompon dans cette version de Cash, c'est la reprise d'une chanson ouvertement mécréante, naguère vilipendée par des extrémistes chrétiens de toutes sectes comme attentatoire à la
christique clé de voûte du mysticisme papiste comme parpaillot. Le premier single du génial Violator à venir valut à
Gahan et ses Depeche Mode une volée d'anathèmes pour son égotisme matérialiste et postmoderne, valorisant l'autosubsistance spirituelle de chacun et dévoilant l'individualisme comme vision
cynique du genre humain.
Ici, et Johnny ne s'en cacha pas, certains
desperados ont su habilement détourner cette chanson en faisant accroire de l'intériorité de Jesus au sein de chacun, ce cher Jéjé qui transcendrait nos actes quotidiens comme notre vie
entière, elle-même comme un hommage de tous les instants au célèbre rejeton de l'Autre resté tout là-haut pasqu'il faut tenir la caisse et qu'il n'a pas le temps de se fader le SAV individuel
7/7 24/24. Tout le contraire que ce que Gahan exprima à partir des paroles de Martin Gore, qui aime tant taquiner les religions
comme pathétiques
béquilles de l'âme humaine (Gore avait été
impressionné par la fragile dépendance Priscilla Presley qui révérait et nommait son Elvis de mari de "Jesus personnel").
Et Cash transmuta tout ça en une ode à la foi. Whalaut' le vol à la tire !
Et c'est comme ça pour beaucoup des reprises que Johnny Cash fit dans ces sessions
d'enregistrement de fin de vie. Évadé des flammes du cercle infernal de la drogue par la grâce de Dieu et de June
Carter, Johnny n'eut de cesse lors de sa seconde carrière de racheter les fruits du Malin par ses angéliques revisitations, avalant le Saint-Esprit tout cru
avec les plumes.
La troisième mi-temps de ce passage terrestre fut celle de l'épure. Par la grâce du malin Rick Rubin. Damned, Belzébuth vire également sa cuti en se mettant au service de l'archange
Johnny.
American success
Les Ricains savent si bien reconstruire d'édifiantes histoires rédemptrices, où, des cendres pas encore consumées, le Phœnix déjà porte en majesté la saga des hommes même les plus ordinaires,
avec quelques effets spéciaux d'ILM ou de CNNBC. Il fallait donc affiner le son, le moderniser et le réduire à l'expression la plus pure pour ce passage millénariste. Même si cela révèle
l'abandon du courage dans l'orchestration country si brillante d'autrefois : il suffit d'écouter Tear stained letter (in American IV) et de la comparer aux quelques extraits rageurs mis en lien supra là au-dessus par en haut en dedans de
ce billet pour se rendre compte de la médiocrité à peine passable dès que Johnny crache désormais son velours vocal accompagné par davantage qu'une guitare ou qu'un piano.
L'arnaque intellectuelle additionnée à ce dénuement forcené pour faire genre produisent des albums agréables et émotifs mais trompeurs et peu
inventifs. Ils tirent la dévotion qu'ils génèrent de la mise en scène morbide
de cet homme finissant dressant de son vivant son Panthéon personnel et s'y hissant au sommet comme un ange noir et magnifique terrassant pour quelques temps encore les dragons, celui intime de
la maladie qui le ronge, et celui du clinquant showbizesque qui sclérose ses ex-collègues faibles et corrompus, incapables de peaufiner leur sortie et sombrant dans des débordements de crème
chantilly en des shows vegasiens, de duos bonesques et de confidences sur canapés des grands networks hertziens à l'heure où Oprah arrache nos larmes à la petite cuillère. Cette brave posture
empreint la perception qu'ont les auditeurs des American
recordings d'une aura de courage et de force d'un vieillard
qui a su, jusqu'aux confins de sa vie, cultiver la délicatesse d'une voix d'or et la simplicité de l'homme de la campagne, ramassant ses dernières affaires sur la prairie avant de bientôt s'y
enfoncer à tout jamais, six pieds sous terre et la gloire aux cieux.
De biens beaux albums, touchants et lacrymaux, mais dont le briquage en statuettes
géniales des productions phonographiques du nouveau millénaire est aussi ridicule que l'astiquage d'une boîte de confit de canard façon Grand-Mère, succulent et roboratif, mais loin de constituer un sommet de l'art.
Sauf pour les jeunes bourgeois dominants et les rockeurs boutonneux en quête
d'authenticité à l'ancienne.
Mais ça, évidemment, personne n'ose le dire.
Pour savoir le pourquoi de cette chronique moins pophiette que flophiette, on suivra
son inspiration ou cette redirection
palimpseste.
et ça papote...