Jeudi 26 novembre 2009
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Qui aurait cru que l’un des albums les plus
adulés par les happy fews de l’indie rock des 2ks serait une compile des succès du rock universitaire FM américain repris à la Black Sabbath par des diplômés
du CalTech et d’UCLA en fin de thèse, le tout emballé et justifié en une faute de goût antique qu'est ce road album, hybridation grotesque des concept albums les plus péteux des
70’s et des road movies les plus dignes de la série Z prototarantinesque.
Le hard rock de Songs for the deaf est tellement compliqué et incohérent
entre chacune des chansons comme dans la structure souvent sans queue ni tête de chacune d'entre elles que c’en est une aubaine pour le peuple indé qui, vaguement décontenancé par ce
mille-feuilles conceptuel, se rachète à bon compte une crédibilité musicologique perdue dans ses amours immodérées et honteuses pour des groupes plus triviaux comme Dream Theater, Metallica, Guns
& Roses, Led Zeppelin ou Black Flag, selon les appétences de chacun.
On croit parfois que le tout est supérieur à la somme de chacun des éléments. Encore faut-il que l’assemblage ne soit pas prétexte à une pérégrination bringuebalante entre des univers bigarrés,
parfois très intenses, mais qui, compactés en un très long album, étouffent lorsqu’ils ne donnent pas la nausée.
À se demander comment ont-ils pu en arriver à un tel brouet indigeste.
Josh Homme, encore copilote des Queens of the stone age (il ne licenciera Nick Oliveri qu’en tournée promo de cet album alors que le succès et le magot à partager explosaient, arguant de
l’impossibilité de travailler avec son codétenu par des explications vaguement prophylactiques qu’on entendra avec circonspection dès lors que cela faisait déjà des lustres que le bassiste se
tartinait le blaze à la coco), ce grand gaillard en chef qu'est donc Josh argumenta à longueur de papiers et causettes marketing que ce collage patchwork est bien loin d’être une erreur, au
contraire : l’album est conçu pour retracer la cavalcade au travers les steppes désertiques du sud californien que dut se farcir un soir miteux l’Homme des
sables, traversée automobile depuis L.A. vers son ranch du Mojave, les esgourdes noyées dans l’enchevêtrement des aléatoires radios FM et hispanisantes dont les programmes bas de
gamme le gonflaient au plus haut point par leur foutraquisme, leur irrespect pour chaque chanson charcutée par les infâmes jacteurs radiotoniques éructant à tout bout de champ leurs inepties
bravaches et égotistes, sans compter l’émiettement en centaines de styles musicaux dont le seul point commun reste la médiocrité des extraits diffusés.
Pour sûr, la dérangeante
retranscription de ce cauchemar lynchien est réussie, et l’effet offert à l’auditeur est pour le moins impeccable : Des tranches radiophoniques pompées à Qui vous savez entrelardent les chansons comme autant de sons d’ambiance et d’exposition qu’on jurerait extraites d’un guilleret reportage des
matins dominicaux des grandes ondes de la radiodiffusion française, servis en guise de ponctuations sonores à un dossier sur les milices anti-clandestins patrouillant le long du Rio Grande.
Chaque morceau offre un échantillon différent de cette glauque épopée du Jojo, du hard west coast au metal psyché, du FM au hard core, du fusion au fuzzy, du grunge au stoner pur jus, du teigneux
au geignard, du trippant aux trippes dehors, panel assez peu digeste à la longue en dépit de très bonnes idées parfois. C’est comme ces repas de réveillon où chaque plat semble une super bonne
idée mais dont l’enfilage au long cours des huîtres + foie gras + dinde aux marrons + choucroute melba + le kougloff aux escargots cuit dans la graisse d'urus (avec du miel !) requiert un
tératube de Citrate de bétaïne pour bloquer la déferlante ébranlant déjà l’œsophage et barbotant les dents du fond d'un vomi tiédasse annoncé dès le milieu du gueuleton. Aux seules différences
près que l’orgiaque Songs for the deaf casse davantage le crâne que le
bide.
Et qu’on peut zapper.
Ah ui, c’est utile de zapper cet album, de le remanier en petits ensembles plus harmonieux et supportables, pour en laisser de côté les morceaux de gras indigestes bien que prometteurs (argh, le
retour à la batterie de Dave Grohl huit ans après la fin de Nirvana est plus pesant qu’un concours du plus gros mangeurs de chich kebab). On
sautera aussi pertinemment les longueurs censées reproduire la torpeur du bush californien (God is on the radio…). Et bien entendu, après un rapide remontage via Audacity, on supprimera la demi douzaine de breaks placés à outrance en plein milieu des
chansons, silences abrupts de trop longues secondes qu’on imagine prévus pour relancer une machine souvent mollassone et qui en devient alors carrément ensablée dans les bas-côtés de cette Route
666 dont l’enfer est le ronron de ces systématiques et prévisibles changements d’ambiances aussi routiniers que les cerfs qu’on ne manque pas de renverser sur ces sombres voies rectilignes qui
sillonnent de loin en loin les déserts infertiles comme les Landes du plat pays qui est le mien.
Ce qui ne colle pas dans la plupart des chansons de cet album, comparées au
génial Rated R (précédent de 2 ans) ou l'encore plus
magnifique Lullabies to paralyze (sorti en 2005), c’est bien souvent
l’absence de caractère. Le groupe décline son ennui et ses voix tantôt traînantes, tantôt hurlantes (il est vrai que ce n’est finalement pas idiot d’avoir giclé Nick qui se prend parfois pour
Mike Patton reprenant Child in time à la John Lydon pour remporter le concours du cri du cochon en rut au camping du Bol d'Or). Les
cycles de la rythmique sont surempilés de bribes démultipliées de mini-solos (fallait bien faire un peu de place à Lanegan, officiellement 4e larron officiel sur ce disque où il est plus zombie que jamais). La batterie hache le tout en gros bouts qui se bloquent au milieu
de la trachée. Quelques inspirations géniales offrent même de grands regrets, et on se dit que certaines pépites comme No one knows
auraient gagné à être décalées en dehors de ce gloubiboulga prétentieux qu’est Songs for the deaf.
Quelques moments de honte peuvent même étreindre l’auditeur, quand du mauvais Tool (avec 10 ans de
retard sur le son) mâtiné d’influences Abbey-roadiennes (avec 30 ans de retard sur le concept) fournissent un Song for the dead même pas digne d’une face B de Them Crooked Vultures.
Hangin' tree colle aux basques des grands frères Chili Peppers à la limite du plagiat, tout comme Do it again à
Status Quo, période 12 gold bars.
On n'évitera pas la traditionnelle ballade du groupe, si souvent
déchirante mais ici (Mosquito song) péniblement exécutée comme
l’instant briquet d’un concert de Dyonisos, variation piano-violon en bonus pathétique à faire frémir les glaouis à Matthew
Bellamy.
Comme toujours, les Queens of the stone age sont marquées par un imaginaire décalqué de Stairway to heaven,
mètre étalon et cellule souche éternelle du stoner, mais la recherche d’éclectisme tentée ici pour en rompre le formalisme habituel du gros hard glorieux désespère par son frénétique dispersement
en une kyrielle de références codées. Le Signifiant de ces dizaines de clins d'œil sonores constitue au finale une
grandiloquence kaléidoscopique où le Signifié se réduit à un dégueulis remanié par un artiste plasticien subventionné
par le FRAC Limousin. De décennie en décennie, les Pink Floyd, Queen, Muse et autres QOTSA aiment à tartiner, conceptualiser,
surcharger, balancer la sauce à tous vents comme un derviche-tourneur en pleine éjaculation.
Si Queen a mené le hard au comble du baroque grand-guignolesque, les Queens ont égaré le hard dans les limbes de l’intellectualisme
migraineux. Tout est pensé dans cet album, réfléchi, mesuré, expérimenté. Plus QI que QOTSA, ce 3e album
flatule des neurones comme une pléthorique leçon de philosophie dégorgée par un jeune thésard devant son premier auditoire de terminale,
paniqué de n’en dire assez et obsédé par le dévidage de l’intégrale des références péchos en notes de bas de page du Hard Rock pour les nuls
par Francis Zégut (préface de Brian May). La diversité et la richesse requièrent une sobriété et une cohérence dont Songs for
the deaf est dénué sur l’ensemble, nonobstant des tas de bonnes trouvailles.
On se demande si cette branlette intellectuelle n’est pas une tentative pour réinsuffler une
crédibilité arty et classieuse à une musique somme toute basique et qui n'en demandait tant, en décaissant des kilos de figures de style pour faire accroire de la richesse insoupçonnée de ce
genre il est vrai souvent gaussé par l’intelligentsia musicologique. On cherche même à y rattraper la trivialité d’un propos par
la vénusté d’une vidéo de toute beauté (se reporter à notre document audiovisuel infra) qui ne saurait en faire oublier le machisme si
grossier et si commun aux graisseux, mode de vie qu’on apprécie généralement pour sa propension simple et directe à glorifier tout ce qui mousse, de la bière à la quiquette. Mais là c’est toc, on
veut faire vaguement hardos en rejouant Highway to hell mais la liquette de
trappeur sort de chez Ralph Lauren.
Et pourtant, l’apparente simplicité des autres albums des QOTSA souligne une intelligence bien plus
fine que cette opulence synaptique qu’est Songs for the deaf. Elle est plus
subtile dans ces autres albums construits comme des fractales où chaque détail reprend en plus complexes les formes faussement frustres balancées à longueur d’albums et de concerts de ce parfait
stoner – puisque tel est intitulée la sous-marque du hard-rock dont les QOTSA ont été nommés têtes de file à leur corps défendant.
Paradoxalement, tout ce fatras fournit un album à part d’une discographie carrée,
émotionnelle et globalement cohérente. Il est une parenthèse de fierté pour de nombreux auditeurs qui se sentent plus
intelligents à la découverte de cet ambitieux kaléidoscope graisseux.
Il se dévoile en option déculpabilisante pour des tas d’autres qui peuvent alors se lâcher à opiner de l’occiput avec plaisir en écoutant du rock, certes hard au
fond, mais indie pour la forme.
Josh Homme n’est pas la moitié d’un con, preuve en sont ses castings prestigieux : Oliveri, Grohl
ou Lanegan dans QOTSA ; Grohl encore et le Led-Zeppelin-en-solde John Paul Jones pour le rase-mottes premier album de Them Crooked Vultures ; Alain Johannes, ce crétin de républicain homophobe de
Jesse Hugues ou Troy van Leeuwen dans Eagles of Death Metal, sas de décompression pour rentrer du cash sous son nom en ne jouant quasiment aucun concert ; sans égréner bien évidemment le
Who’s who des collaborateurs épisodiques et réguliers des
Desert Sessions, manière de rentabiliser les répétitions et les maquettes des
albums officiels de QOTSA en vendant aux fans englués dans la toile protéiforme de l'Homme-araignée ces raw projects tout aussi lucratifs que la multiplication des maxis de Mylène Farmer et les
coffrets collectors limited edition avec patch, médiator, porte-clés et poil pubien du chanteur. Il n’est donc pas étonnant, de la part d’un show-businessman aussi avisé que l’exemple pompier de Songs for the death
ne fût jamais réitéré, ni même imité dans sa précieuse démarche lors des
nombreux albums qui furent édités au gré des nombreuses franchises hommiennes.
Les vrais amateurs de QOTSA restent donc cois que tant de mélomanes de la meilleure bourre non seulement
apprécient ce Songs for the deaf bavassant comme atteint du syndrome de la
Tourette, mais pis : ils le révèrent comme un chef d’œuvre du nouveau millénaire.
Dingue.
À désespérer d’éduquer les graisseux.
Mais ça, évidemment, personne n’ose le dire.
Pour savoir le pourquoi de cette chronique moins pophiette que flophiette, moins gratuitement hargneuse que foncièrement sincère (si si), on suivra son inspiration ou cette redirection palimpseste.
et ça papote...